La version de votre navigateur est obsolète. Nous vous recommandons vivement d'actualiser votre navigateur vers la dernière version.

Analyser & commenter un texte

ATTENTION: commenter n'est pas résumer, et analyser n'est pas raconter le texte !

 

 

Quelques préalables: repérer, désigner, exploiter 

  • les mots-clés de l'analyse en français;
  • Que sous-entendent les notions en français? Comment se répondent-elles les unes aux autres? 
  • pour démarrer un commentaire de texte: les 10 questions de base à poser à tout texte littéraire;
  • Comment approfondir sa remarque et amplifier son propos? Comment donner sens à l'observation? (Ce dernier pdf  examine toutes les questions et sous-questions enchaînées à se poser, en vérifiant, hypothèse après hypothèse, si notre simple remarque peut s'interpréter et s'insérer dans un projet de lecture global. )

 

La problématique d'un commentaire (écrit)

Une problématique doit être :
 
- unique (une seule question, sur un seul aspect, ample mais unique), (pas de "en quoi le texte est-il d'abord comique puis ensuite tragique?" mais plutôt "en quoi la tonalité du texte est-elle ambiguë?";
- spécifique: adaptée à ce texte en particulier (pas de "en quoi le texte est-il typique d'un extrait de roman?" or on peut imaginer que tous les extraits d'un roman sont, dans la majorité des cas, typiques d'une narration romanesque !)
- simple, accessible (ni jargon ni technicisme abscons) (au lieu de "En quoi le texte est-il épidictique?", on demandera plus simplement: "en quoi le texte est-il critique?")
- littéraire (de façon à questionner des moyens d'écriture en fonction de fins esthétiques). Cela signifie: pas de questionnement psy sur les personnages: "en quoi le personnage est-il malheureux?" devenant plutôt "comment, en quoi le pathos gagne-t-il tout le texte?"); bref, il s'agit d'adopter un regard d'analyste littéraire, d'expert littéraire. On évitera aussi le questionnement en forme de jugement de valeur péremptoire: "en quoi le personnage a-t-il tort?" qui avec le recul de l'expert en littérature, deviendra plutôt: "en quoi le personnage devient-il anti-héros?"
 

 

Vade-mecum du commentaire (écrit)

Modèle grandeur nature : 4 étapes d'un commentaire 

  1. à partir d'un texte littéraire à lire attentivement,
  2. il s'agira de dégager des points d'analyse (= le brouillon)
  3. puis d'élaborer un plan,
  4. pour finaliser la rédaction intégrale du commentaire.

Suivant ce schéma, l'exemple pris (excipit de Jan Karski, par Yannick HAENEL, Gallimard, 2009) nous permet d'obtenir les 4 phases:

  1.  le texte
  2. le brouillon et le même brouillon une fois rempli,
  3. le plan
  4. la rédaction

La dissertation (session 2020)

Présentation officielle de l'exercice

On consultera, sur le site ministériel éduscol, les objectifs et le format de la dissertation sur oeuvre, tels que les entend le Ministère. C'est dans cet esprit qu'il faudra désormais envisager l'exercice.

 

Généralités sur la dissertation nouvelle formule

A partir de la session des EAF 2020, au sein des épreuves écrites, la dissertation est une dissertation sur oeuvre, c'est-à-dire qu'elle portera, non plus sur une grande question littéraire d'ensemble mettant en jeu tout un genre ou toute une tradition littéraire, mais bien sur un support resserré, à savoir une des œuvres au programme, et sera à l'écrit, un des deux exercices au choix (commentaire OU dissertation), pendant 4 heures. Si le commentaire porte sur un texte peut-être inconnu du candidat (on peut espérer cependant, sur un texte issu du grand patrimoine littéraire francophone du 16e siècle à nos jours), la dissertation portera donc forcément sur un travail accompli pendant l'année scolaire: le candidat sérieux sera valorisé pour sa maîtrise de l'oeuvre.

La dissertation se pratique au bac écrit sans le livre. 

La dissertation requiert donc une connaissance fine de l'oeuvre: son déroulement, son fonctionnement, sa signification. On pourra, afin de préparer des exemples à commenter dans sa copie, apprendre des citations de l'oeuvre.

Les deux présupposés de l'exercice et les deux conditions de sa réussite sont:

  • une connaissance précise de l'oeuvre, avec une capacité à en citer ou désigner des passages significatifs, pris comme appui ou illustration du raisonnement sur le sujet posé;
  • une exploitation finement critique de la formulation du sujet: il faut faire parler les mots du sujet, voire étudier leurs présupposés mais aussi ce qu'ils sous-entendent et ce qu'ils impliquent. 

La structure de la dissertation reste inchangée par rapport à ce qui se pratiquait et se préparait au lycée jusqu'à présent:

  • un propos intégralement rédigé, c'est-à-dire qui fait disparaître toutes les marques du brouillon, du plan et tout signe mathématique (sauf numéros de vers, lignes et dates) ou toute abréviation. 
  • Un propos général et adoptant un ton neutre, expert au moyen d'une langue soignée.

On évitera ainsi la posture subjective (première personne du singulier "je" à proscrire: on préférera le ton objectif d'un "on" ou "nous" ou "il" impersonnel dans "il s'agira de...").

On se gardera de tout jugement personnel sur l'auteur ou sur l'oeuvre: "l'auteur a bien fait de..." , "le texte va trop loin en affirmant que...", "le poème, très réussi, ...".

On pensera enfin à adapter son niveau de langue à cette qualité d'analyste-expert du texte visée: pas de "l'auteur en fait des tonnes" qui pourra être exprimé ainsi: "l'auteur ne ménage pas ses effets" ou "L'auteur procède par hyperbole et insiste sur...".

 

UN PRÉALABLE fondamental: définir & faire parler les termes du sujet

  • Repérer le mot-clé, le nœud du sujet; si le sujet comprend deux mots-clés, engageant deux notions, deux idées, les examiner chacun pour lui-même puis étudier leur interaction (surenchère de l'un par l'autre? Concurrence? Opposition? Compatibilité?) 
  • Rechercher le sens des mots: installer une app-dictionnaire (Larousse, Le Robert) (payante) sur son smartphone ou sa tablette, ou un cd-rom du dictionnaire. Ou bien, chercher sur Le Littré numérisé et mis en ligne. Chercher l'étymologie, le sens premier/second, propre/figuré du mot, bref, étudier l'origine du mot, son historique, son évolution (glissement de sens éventuel dans l'usage etc.), et réfléchir à partir de ses éventuelles connotations (péjoratif vs laudatif).

Pour aller plus loin, cette plateforme lexicale et morphologique générée par le CNRS: http://www.cnrtl.fr/definition/

  • Recenser les expressions toutes faites, locutions figées, tournures dans lesquelles le mot-clé repéré apparaît: quel sens donne-t-on alors au mot? Quel(s) sous-entendu(s)? Quelle(s) connotation(s)?

NOTA BENE: cette réflexion sur les mots du sujet ne donnera pas, tel quel, un paragraphe en introduction. Elle permet de déclencher et diriger le questionnement. Ses résultats se retrouveront tout au long de votre raisonnement au fil de la dissertation. 

 

ASTUCE: Pour lancer le questionnement, récapituler comment on a compris l'oeuvre étudiée, et se demander quelle question de dissertation on aurait, si l'on avait été concepteur de sujet de bac, donnée à ses élèves. Cette petite opération mentale permet de réactiver en soi l'interprétation que l'on a réalisée de l'oeuvre et ce que l'on y a identifié de fondamental. 

 

 

ÉTAPES du devoir de DISSERTATION

En introduction,

  1. on présentera le mot-clé ou la notion-clé (exprimée ou sous-entendue) du sujet,
  2. éventuellement l'historique de la notion
  3. puis son plan prévisionnel (grandes parties: deux ou trois).

Au développement, aisément repérable (saut de ligne avant, saut de ligne après) à l’œil nu: on veillera à ménager ample, étayé, et progressif au moyen de sous-parties (repérables au moyen d'un alinéa au début du paragraphe) au sein d'un devoir aéré (ne pas hésiter à sauter des lignes, mais seulement quand c'est nécessaire, par exemple pour isoler le développement central).

 

  • On pensera à placer les éléments forts de son raisonnement ou plus originaux, voire polémiques, en fin de développement.
  • Chaque lancement de grande partie (= prenant la forme d'un titre dans le brouillon: vos I, II, III éventuel) devra contenir le mot-clé et jouer avec (le renforcer, le contredire, le prendre comme point de départ, le redéfinir).
  • Ne pas oublier de fréquemment reprendre le mot-clé du sujet: on part de ce mot-clé et on revient toujours à ce mot-clé, véritable point névralgique du sujet. 

 

 

C'est dans le développement qu'il faut justifier ses affirmations par des recours au texte (pour un devoir en six sous-parties, cela fait au moins six références ciblées à un passage de l'oeuvre, passage expliqué, exploité, mis au service d'une étape de notre raisonnement. Ce passage peut-être littéralement cité (pour ceux qui sont dotés d'une bonne mémoire!) ou simplement évoqué, mais alors avec un bon degré de précision tout de même. La règle est qu'on ne dit rien de gratuit.Ce qu'on dit, on a des raisons de le dire, et on en retrouve une illustration dans l'oeuvre étudiée support du sujet posé. On peut aussi, dans une moindre mesure, faire référence au parcours associé pour apporter une preuve supplémentaire. Idem des œuvres de lectures cursives, qui peuvent aussi faire 

La conclusion, en deux sous-parties,

  1. fait le point sur l'avancée de la pensée, résume les grands étapes du cheminement suivi (= phase-bilan): On veillera au chemin parcouru du point de départ (la doxa, les idées reçues, les évidences de départ d'abord suscitées par le sujet) jusqu'au point d'arrivée (ce que notre raisonnement a mis à jour). Une dissertation réussie permet toujours de dépasser les mots de départ du sujet pour les re-définir au bout du compte.
  2. puis ouvre la perspective (= ouverture) en tentant de poser le même problème à une autre oeuvre littéraire ou un autre art (= exemple supplémentaire, inédit, 'extérieur' rapidement commenté pour en prouver la pertinence). Comme toujours, on veillera à ce que la référence (à une oeuvre voire à une pensée critique, à un commentaire de spécialiste), soit bien calibrée (ni trop floue ni trop développée), valorisante (pas de référence opportuniste à l'actualité et la vie des médias, pas de référence trop générationnelle ou considérée comme trop grand public), transmissible (à quoi bon une référence à un domaine culturel inconnu ? - ex. référence à un écrivain moldave du 19e siècle ... certes mais n'y avait-il pas plus évident et percutant ?). 

On évitera donc la question trop ouverte ("Et on se peut se demander quel est le destin de l'homme." - Hum hum ...) (Des générations de philosophes ont déjà essayé, sans réponse !) ou trop évidente ("On pourra se demander si dans le roman aussi il n'existe pas d'anti-héros.") (question déjà résolue à laquelle un minimum de culture répond déjà sans ambiguïté: oui, il y en a, et plein!)

 

FAQ sur la dissertation

Euh... l'intérêt d'une dissertation? 

    Montrer, au fond, que l'oeuvre lue et étudiée, est complexe, originale, intéressante, que c'est une oeuvre de qualité (qui justifie d'être donnée à étudier à des lycéens capables de comprendre, évidemment.)

Une bonne dissertation montre toujours qu'au-delà de son sens littéral, une oeuvre littéraire est riche de sa complexité et de ses implications.

Quels critères d'évaluation pour une copie de dissertation?

  • La bonne prise en compte des termes du sujet, qui ne doivent ni être évacués ni sous-estimés, ni être aveuglément approuvés ou pris pour acquis. Il ne faut pas hésiter à chercher leur signification dans des dictionnaires et évaluer ce qu'ils veulent dire, comment ils sont d'ordinaire employés, s'ils se rattachent à un champ sémantique ou à un contexte particulier, s'ils font encore écho ou pas, s'ils sont obscurs ou pas, imagés ou pas... (cela est à évaluer et commenter au besoin!) etc.
  • La bonne connaissance d'une oeuvre lue, comprise, étudiée.
  • La qualité rédactionnelle (langue française, syntaxe, style, précision et justesse du vocabulaire),
  • La fluidité et la logique d'un raisonnement (attention aux répétitions ou incohérences),
  • l'originalité et la profondeur d'une réflexion personnelle critique sur une oeuvre littéraire. Savoir exploiter le moindre aspect de l'oeuvre, faire parler des exemples, aller au-delà du sens littéral sont des atouts.

Y a-t-il un plan-type ? 

Non, il y a autant de plans que de visions de la question posée et que de manières de voir et analyser une oeuvre. Néanmoins, il serait idiot de balayer d'emblée le sujet tel qu'il est posé (ce qu'il dit, ce qu'il sous-entend, ce qu'il implique) parfois formulé au moyen d'une citation (de critique ou spécialiste universitaire) et on attend quand même de tous les candidats qu'ils commencent (dans une première grande partie) par justifier les termes du sujet, pour en questionner ensuite les limites voire les impasses. Il y a donc quand même des zones attendues mais pas "passages (strictement) obligés" dans une dissertation.

Et si je ne pense pas "comme le correcteur de bac"?

Le correcteur a peut-être une vision du sujet et une lecture de l'oeuvre, mais rien ne dit qu'elle soit immuable (elle peut varier avec le temps au gré de ses relectures) (cela nous arrive à tous de varier ou affiner un premier avis sur une oeuvre au fil de nos relectures ou re-visionnages au tout simplement au regard de notre expérience, en mûrissant et en vieillissant).

Le correcteur a l'obligation morale et déontologique (c'est l'essence-même de son métier) de valoriser la réflexion des élèves, son métier n'est pas d'imposer sa vision aux élèves.

Le correcteur espère même sans doute au fond de lui, que le regard des candidats va lui apporter des choses qu'il n'avait pas vues ou avait sous-estimées. Le correcteur souhaite trouver matière à stimulation intellectuelle dans ses copies (et cela arrive plus qu'on ne croit, car un cerveau de 17 ans a des choses à dire !) 

Et si je pense n'avoir pas assez de culture ?

La culture, ça se construit, au fil des cours, des documents et annexes de cours (cf. sur ce site, voir sur PRONOTE aussi où des documents additionnels sont joints à chaque séance du cahier de textes, voir le manuel scolaire...). 

Le professeur fournit des références, des documents photocopiés ou mis en ligne, qui sont toujours des suggestions qui augmentent une culture générale et littéraire et à très court terme, doivent enrichir notre étude de telle ou telle oeuvre. Il revient aux élèves de savoir ces occasions chaque fois qu'elles se présentent, sous la forme la plus minime comme une référence, un nom propre ou un titre d'oeuvre fourni en classe et écrit au tableau. 

 

Un exemple de dissertation sur oeuvre traitée

A partir de APOLLINAIRE, Alcools (parcours associé: "Modernité poétique?") 

Exemple de sujet de dissertation:

A propos de Baudelaire, Walter Benjamin avait écrit : « Cette poésie n’est pas un art local, le regard que l’allégoriste pose sur la ville est au contraire le regard du dépaysé. » (Walter Benjamin, « Paris, capitale du XIXe siècle » [extraits], in Œuvres, III, Folio/Essais, Paris, Gallimard, 2000.)

Lire Alcools est-ce aussi devenir ce flâneur dépaysé? 

 

Sujet traité (rédigé):

    Apollinaire est un poète du voyage, de la flânerie, de la promenade, qu’elle se fasse en avion, en barque ou à pied, à en lire Alcools. Sa déambulation dans Paris semble cartographiable : il s’agit de passer par Auteuil, de longer les bords de Seine, de méditer près du « Pont Mirabeau ») ou de frémir aux abords de l’inquiétante prison de la Santé qui donne son nom à un poème de la fin du recueil ; nous serions en territoire connu, au moins au plan géographique. Est-ce à dire que dans Alcools, tout nous y serait familier ? ou Dépaysant ? Peut-on aller jusqu’à parler de « non-lieux » dans Alcools ? Quant à celui qui y déambule, sait-il bien dans quoi il s’aventure ? On pourrait ainsi avec Walter Benjamin qui appliquait le vocable à Baudelaire, se demander si Alcools est un recueil fait pour nous donner des repères ou nous en faire perdre.

Avec Apollinaire et Alcools, sommes-nous dans une poésie qui dépayse, balise ou re-payse ?

Nous verrons en quoi ce recueil a de quoi nous égarer, puis qu’il est faussement exotique, pour enfin, considérer l’espace modifié qu’il nous fait parcourir, et de là, quel lecteur renouvelé il fait de nous. 

 

               Voyons d’abord comment Alcools nous déstabilise et nous délocalise, pour nous sortir d’un territoire poétique connu. Au plan formel d’abord, pas de ponctuation dans Alcools, même quand la grammaire en exigerait une : ainsi, une apposition au sujet réclame une virgule entre le nom et son apposé : « l’ours et le singe animaux sages ». La forme, très variable, très instable, ne nous laisse prendre aucune habitude de lecture : suite de distiques dans « La Loreley », enchaînement de trois quatrains dans « Les Colchiques », sizain de « Mes amis m’ont enfin avoué… » … et vers libres de « Zone » ou de « Vendémiaire », sans plus aucune forme fixe ou régulière susceptible d’être discernée. Rimes embrassées dans « les sept épées » ou « L’ermite », vs rimes croisées dans « Clotilde » ou simples échos sonores dans « La chanson du mal aimé » … Le lecteur doit s’attendre à toutes les configurations sonores.

Au plan des thèmes abordés, Apollinaire ose imposer des images peu propices à la rêverie ou la contemplation : ainsi les vaches qui paissent dans le pré vénéneux des « Colchiques » ne répondent pas à la définition traditionnelle du lyrisme bucolique ou des méditations géorgiques. Par ailleurs, les références à une contemporanéité très technique comme les « avions », la métallique « tour Eiffel », la ferraille des « bidons » ou le dérisoire des « prospectus » semblent à mille lieues des motifs poétiques traditionnels défenseurs d’une beauté consensuelle et figée.

Parallèlement à ce dépaysement lexical, formel, stylistique, prosodique et thématique, le recueil joue sur des effets de familiarité : « la Seine » (dans « le Pont Mirabeau ») ou « Ulysse » (dans « la chanson du mal aimé ») renvoient respectivement à une connaissance géographique et une culture mythologique universellement partagées. Le « Christ » dont il est question dans « Zone » ainsi que « Merlin » dans « Merlin et la vieille femme » sont des référents puissamment installés dans l’imaginaire et les croyances collectives. Apollinaire ne rechigne pas à quelques clichés, conscients et savamment entretenus : ainsi le motif de l’eau qui s’écoule ainsi que la mémoire et file comme les sentiments fonde toute la métaphore du « Pont Mirabeau » mais elle n’est pas inédite : l’écoulement comme déperdition transparaissait déjà dans la « Ballade du pendu » de Villon, avec « La pluie nous a débués et lavés ». Dans « Vendémiaire », ce sont « le feu », « l’éclair » et « les flammes » qui produisent leur effet destructeur, celui qu’on avait déjà dans les « Sonnets pour Hélène » : déjà Ronsard rappelait, dans le fameux sonnet « Quand vous serez bien vieille… », que (même) la muse « à la chandelle », « auprès du feu », « au foyer » subirait comme tout un chacun le cours du temps. Les grands topoï poétiques se retrouvent aussi dans Alcools : amours déçues ou révolues propices à la mélancolie (« Le Pont Mirabeau »), voyages  (« le voyageur »), lyrisme exalté (« Poème lu au mariage d’André Salmon »), le mystère féminin (« Annie »)… On en déduit avec Apollinaire que la pioche dans le lot commun des thématiques moins qu’une facilité paresseuse, doit renvoyer le lecteur aux fondamentaux constitutifs de la vie d’un homme : la sensation d’une compilation de ces thèmes déjà vus veut affirmer la permanence des principaux enjeux d’une vie d’homme : l’amour et le goût du bonheur, la découverte d’horizons renouvelés, l’acquisition d’une expérience formatrice.

 

               Et si le véritable objet du poète n’était pas de se faire pionnier d’une terra incognita utopique mais bien de réinvestir les zones prises pour acquises, les lieux familiers et de les enrichir d’une vision nouvelle, bref, moins de dépayser que de re-payser les imaginaires comme les cadres de l’écriture ?

Le rôle de l’écriture poétique ne se dessine-t-il pas avec Alcools comme un renouvellement des évidences moins par gymnastique virtuose que par souci de rétablir, de recouvrer une vérité perdue de vue? Ainsi, lire « Zone » ou « les Colchiques », c’est admettre un nouveau lyrisme possible, à partir d’éléments improbables parce qu’inhabituels (le métal, la ferraille, la mécanique) ou dissuasifs (les bovins) mais la surprise n’est pas gratuite : elle est le choc utile à une vraie remise en cause voire à une rééducation à la beauté perdue. Le poète procure donc au lecteur de nouveaux yeux pour surmonter les connotations habituelles ainsi que les apparences, par la transfiguration, en vue de retrouver l’état originel naturel : la tour Eiffel devenue « bergère », le poète « comme un ours », autant de signaux que la poésie moderne permet de retrouver, par l’apposition ou l’analogie, un état de nature oublié.

La crainte aussi des espaces vides et latents explique une poésie de la re-localisation : on est frappé, dans Alcools, par le nombre d’exordes ou d’attaques en forme de compléments circonstanciels de lieu : « Sous le pont «Mirabeau » (« Le pont Mirabeau ») ou « à Londres » que l’on trouve au vers liminaire de « La chanson du mal-aimé », mais aussi «sur les côtés du cimetière » (« La maison des morts »), « Dans la haute rue à Cologne » (« Marizibill »), « sur le Rhin » (« mai »), « près d’un crâne blanchi » (« l’ermite »), « dans ma cellule » (« A la Santé »), « A Bacharach » (« la Lorelei »), « Dans la maison du vigneron » (« les femmes »).  L’angoisse du vide explique aussi le surinvestissement de la topographie, avec l’abondance des noms de rue  (« rue Aumont-Thiéville », « Avenue des Ternes », « rue des Rosiers », « rue des écouffes » rien que dans « Zone ») ou plus largement, des indications géographiques ; ainsi, au fil du recueil aura-t-on tout un tour d’Europe, de « Paris » au « Midi » et à « Marseille », d’ « Auteuil » à « Cologne », du « Vatican » à « Quimper » et « Vannes » en passant par « le Rhône » ou « la Saône » ou de « la Bastille » au « Rhin » jusqu’à « Trèves » via « Jersey » pour retourner à « Coblence ». Autant de noms de villes, de fleuves et de régions explicitement nommés au fil du recueil. Cette accumulation toponymique faussement indicative brouille en vérité la vision du lecteur appelé à imaginer tous les paysages plutôt que de se diriger vers un seul. Le kaléidoscope paysager qui se dessine replace aussi l’homme dans la multiplicité des espaces à investir : impossible à embrasser tous réellement d’un mouvement, la projection et l’imaginaire devenant les seuls recours d’une telle hyper-curiosité. C’est l’insaisissabilité d’un paysage réel total qui rend possible le report sur l’imaginaire, ce qui explique que peu à peu s’insinue dans la géographie physique une localisation métaphorique, fantasmée ou affective.  Ainsi, à bien y regarder, dans le cœur des poèmes, chez Apollinaire, les lieux sont parfois des espaces-temps : « tu en as assez de vivre dans l’Antiquité grecque ou romaine », ou des espaces affectifs « entre l’amour et le dédain » (in « Clotilde »), « au fond du Rêve » (vers liminaire de « Palais »), « dans le jardin de ma mémoire » (fin de « J’ai eu le courage de regarder en arrière… »).  La clef nous est donnée par Apollinaire lui-même qui insiste, en fin de poème final « Vendémiaire », sur la nature de son rapport au monde, un rapport physique et vorace, fait de fusion et de confusion : « Mondes qui vous rassemblez et nous ressemblez/ je vous ai bus » […] Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers […] je suis le gosier de Paris et je boirai encore s’il me plaît l’univers ». Au premier poème, « Zone », c’était plutôt une deuxième personne du singulier, et l’objet ingéré était l’alcool synonyme de vie : « et tu vois cet alcool brûlant comme ta vie/ Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie ». La superposition qui découle du face à face entre les deux poèmes-sommes (« Zone » et « vendémiaire », qui à plus d’un titre se font écho) nous fait comprendre l’enjeu de tout le recueil qui a aura été un élargissement, une extension de l’espace vital du poète : je/tu et alcool/vie/mondes/univers. L’introspection aura gagné le destinataire, l’alcool libérateur aura permis l’accès à tout l’univers, bien au-delà de quelques villes, univers aussi bien physique que métaphysique. La poésie d’Apollinaire, souvent caractérisée d’orphique pour l’importance accordée à la parole incantatoire, est peut-être après tout, plus dionysiaque, c’est-à-dire placée sous l’égide du Dieu grec de l’ivresse et de l’exaltation, une poésie libératrice, et réconciliatrice, heureuse du grand détour opéré par ce qui est hors et loin de soi mais pour revenir à soi : entre soi et soi-même, il n’y avait, après tout, que l’univers à franchir.

 

    En conclusion, chez Apollinaire, la poésie est avant tout une très longue excursion en forme de périple factice. (La référence à Ulysse parcourt d'ailleurs discrètement mais durablement l’œuvre d’Apollinaire : évoqué comme « de retour enfin/ le sage Ulysse » dans son poème de jeunesse « La chanson du mal aimé », Ulysse reviendra dans les Poèmes à Lou, dans un poème daté du 8 avril 1915, où le poète s’adresse à son alter ego : « Ulysse, que de jours pour rentrer à Ithaque ! ».)

Le détour consistant à égarer, perdre les repères, dépayser pour reprendre le verbe employé par W. Benjamin, n’est pas un billet sans retour ; il n’a de sens que pour la recomposition d’un monde changeant, mais dont l’instabilité est d’autant mieux acceptée par le poète que ce dernier en est le complice ; faut-il comprendre que le poète, de crainte de voir le monde en mutation lui échapper, se charge lui-même d’en accompagner la transfiguration ?  C’est peut-être là la visée secrète d’Alcools, de voyages intérieurs en trajets immobiles, éviter que le monde nouveau d’un siècle débutant, prometteur autant que (pleinement) déroutant, ne devienne trop méconnaissable et pour ce faire, le parer de ses propres mots.

[Ouverture de conclusion à préciser ici]


 

Méthode des exercices de bac (avant réforme 2019)

Dissertation & corpus (2011-2019)